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Haïti: Une autre solidarité
Il est aisé de penser qu’ayant donné de l’argent pour Haïti nous en soyons quittes avec ce pays. C’est ce que pensent certains. Dans le diocèse de Guadeloupe, nous avons parfaitement conscience que le drame qui se joue là-bas appelle de notre part une implication toute autre. Voici le formidable témoignage d’une psychologue guadeloupéenne qui vient d’accomplir bénévolement en Haïti une mission d’appui psycho-social à la demande des responsables du diocèse de Guadeloupe.

Témoignage de Mme Rosette LYSIMAQUE, psychologue.
Un peu plus de 3 mois après le séisme survenu en Haïti le 12 Janvier 2010, le diocèse de la Guadeloupe m’a confié une mission, au nom de la cellule d’appui psycho-social de la conférence haïtienne des religieux, coordonnée par le père André SIOHAN de la Communauté des Prêtres de Saint jacques.
La mission qui m’était confiée comportait plusieurs volets :
- Apporter un appui au groupe des sœurs âgées de la congrégation des Filles de la Sagesse (15 sœurs). Le groupe ayant perdu 6 de ses membres lors du séisme a été transféré dans une propriété aux Plaines, sous tentes.
- Interventions auprès de professeurs dans des écoles. Les demandes étant nombreuses.
- Supervision des étudiants de la pastorale universitaire engagés dans un programme d’appui psycho-social. Le groupe d’une cinquantaine d’étudiants répartis en 4 équipes intervient, à la demande, dans des écoles, des paroisses.

Les étudiants de la pastorale Universitaire ont accompli jusque-là un travail colossal, tous remplis d’abnégation, « au service » des enfants de tous les quartiers détruits, sans école, sans maison, ayant perdu un de leur parent, ou se retrouvant pratiquement seuls vu que les parents eux-mêmes étaient trop égarés pour s’en occuper. Ces étudiants qui ont vu leurs universités démolies, leurs camarades morts, des membres de leur famille également, leur scolarité suspendue, ont investi dans le dépistage des enfants les plus traumatisés, afin que ceux là soient pris en charge par des psychologues. Par le biais d’activités socioculturelles, le dessein de « réadapter » les enfants à la vie, fonctionne. On chante, on danse, on rit, pour régénérer la vie, pour démystifier le discours véhiculé par les parents et repris par les enfants : « le Bon Dieu nous a punis, car nous avons trop péché ». Mais ces étudiants, ont eux aussi besoin de verbaliser leur ressenti mis en stand-by depuis plus de 3 mois, pour être « au service ».
Ma mission première et principale était de venir en aide psychologique aux sœurs de la sagesse, confinées, dans le quartier des Plaines. Les sœurs âgées de la congrégation se sont interdites de verbaliser leurs blessures intérieures, pour rester « au service », et dans le « il faut que nous soyons solides pour le peuple des désoeuvrés qui nous regarde ».
Sur les 15 religieuses que j’ai rencontrées, 3 doivent avoir moins de 50 ans, les 12 autres ont entre 72 ans et 92 ans ; j’ai trouvé là-bas, un puits de conviction religieuse, une manne, un concentré de ce qu’est la croyance en Dieu, avec toute l’humilité, la charité, le charisme, la FOI, que cela induit.
Et pourtant, au moment précis du déroulement de la catastrophe, plusieurs, ont relégué Dieu, Jésus, Marie, au second plan pour ne voir que leur détresse, mais ont vite invoqué Dieu, Jésus, Marie, pour accepter de ne pas mourir. Elles vivaient cependant avec beaucoup de culpabilité : le fait d’être restées vivantes : « pourquoi moi » ?

Quand je suis allée à la rencontre de ces religieuses, elles sont restées très fermées dans un premier temps, ne s’autorisant pas à exprimer un ressenti humain.Très vite j’ai réalisé qu’elles ne se sentaient pas dignes d’être restées en vie, alors que leurs compagnes de route depuis 50, 60, 70 ans étaient parties.
Quand nous avons commencé le premier groupe de parole, elles gardaient toutes la tête baissée, comme si elles avaient honte d’oser exprimer leur souffrance. J’avais l’impression qu’elles se vivaient comme des martyrs, dans le sens, de témoins privilégiés de la Foi, et par là même, non autorisées à se plaindre, ni surtout à être découragées. Ce serait une offense à Dieu, d’autant plus que plus d’une a confessé ne plus vouloir prier quand elles se sont vus mourir.
Pour réussir la mission de psychologue qui m’avait été confiée, j’ai eu besoin d’être inspirée par Dieu. Devant ma petitesse de Foi, face à ces monuments de la foi, et de l’expression quotidienne de conviction religieuse, Je me devais d’être ingénieuse et les bousculer psychologiquement dans un premier temps pour libérer la parole.
J’ai dû leur dire en substance que Dieu n’attendait pas d’elles qu’elles se prennent pour l’agneau immolé, qui porte la peine de son peuple, cela est le rôle de Jésus. Il faut juste qu’elles acceptent d’être simplement des pécheurs qui peuvent être dans un premier temps démoralisées, pétrifiées, et qui ainsi s’autorisent, et sont autorisées sans avoir honte, d’avoir (dans un moment d’égarement, de grande peur humaine, de détresse,) refusé de continuer à prier car ayant pensé que Dieu les avait abandonnées. Même Jésus sur la Croix, a crié « Mon Dieu, Mon Dieu, pourquoi, m’as-tu abandonné. »
Je cite quelques témoignages étayant le poids de la Foi dans la vie de ces femmes.
Sœur Jeanne, véritablement « la miraculée, » incontestablement. Elle arrive au groupe de parole dans son fauteuil roulant, le visage serein, paisible, me souriant.Pas pressée de témoigner de ce qu’elle a vécu. Modèle de dignité et d’humilité. Pas une humilité qui inspire de la compassion, mais plutôt le respect. Elle écoute les autres s’exprimer. Quand je comprends à travers le discours des autres qu’elle est « la miraculée », du groupe, je l’invite à s’exprimer. Elle raconte sans emphase s’être trouvée coincée avec un pan de mur à 5 cm au dessus de sa tête, 2 autres à sa droite et à sa gauche, et également sur ses jambes.S’abandonnant à la mort dans un premier temps, elle pense tout d’un coup à Padre PIO. Prêtre qu’elle a connu dans les années 50, mort et canonisé désormais, et qui lui avait dit qu’il serait toujours là pour elle. « Eh bien là, Padre Pio, c’est le moment de faire tes preuves, et de me prouver que je peux compter sur toi ». Sortie de ces murs, cassée, et fracassée de toute part, Sœur Jeanne, au moment de mon passage en Haïti, revenait tout juste de son séjour de 3 mois en hôpital, extérieurement toute fraîche, paressant bien 10 ans de moins que son âge réel, et m’ayant dévoilée ses cicatrices qu’au moment de mon départ, le dernier jour.
Il y a aussi cette autre religieuse, qui s’est tue pendant tout le temps, qui a exprimé seulement après toutes les autres, avoir été sauvée par la Vierge Marie. Là, elle s’est exprimée avec beaucoup de véhémence et de conviction que la Vierge Marie peut tout quand on a confiance en elle et qu’on l’invoque. C’est elle qui lui a donné la force (au moment où elle allait s’abandonner à la mort), de sauter sur le dos d’un homme venu à temps la secourir. Elle ne pourrait être sauvée qui si elle sautait d’assez haut (prouesse extraordinaire quand on a 91 ans). « Mon corps était mort, mais mon cœur priait encore et encore la Sainte Vierge. Je savais mon corps mort, puisque je le voyais, et le sentais physiquement mort, sous les pans de mur sur moi de tous les cotés, je ne pouvais pas m’en sortir, c’était impossible, humainement. »
Il y a aussi, sœur Michelle, qui a eu besoin que je lui explique pourquoi, dès qu’elle se posait, elle s’endormait instinctivement et partout. Ceci après que je leur avais signifié que le chagrin qui ne passe pas par les « mots », passe par les « maux ».
Problème pas très difficile à décoder, quand, j’apprends (mais seulement en entretien individuel. Pas d’exhibitionnisme chez ces femmes) que Sœur Michelle, ayant elle aussi, été une grande victime de ce séisme, mais sortie indemne, sans aucune autre blessure que toutes celles qu’elle portait déjà dans sa tête et dans son corps avant la catastrophe, est responsable d’une école d’enfants en difficulté, à 72 ans. Percluse de douleurs, elle parcourt des distances entre le lieu-dit les Plaines où elles sont réfugiées, et le quartier de Carrefour où sont ces enfants désœuvrés dont elle a la responsabilité. Elle se réveille aux aurores et commence à travailler, ceci jusqu’à très tardivement dans la soirée. Elle utilise tous les instants de la journée à 100%. Après une de nos rencontres qui s’est terminée très tardivement, elle profite (alors qu’elle tombe de sommeil) pour faire son entretien individuel avec moi dans la voiture, car le lendemain, elle veut laisser la place pour que les autres aient le temps de s’entretenir individuellement avec moi. Étant sortie « indemne » de la catastrophe, elle se donne sans compter, pour « mériter » la grâce que Dieu lui a faite, par rapport à celles qui sont mortes, ou ont subi de gros préjudices physiques.

Le Père André SIOHAN entouré de Mmes Rosette LYSIMAQUE et Elodie GERMAIN.
La psychologue qui m’accompagnait pendant ce séjour et qui avait à la fin de ses études fait un stage long en gérontologie, donc, habituée, à travailler avec des personnes âgées et en difficulté physique et psychologique, m’a confiée à la fin du séjour, avoir reçu des leçons de ces femmes. Elle dit ainsi avoir compris là, avec certitude, en les écoutant, le poids et l’impact de la Foi sur la vie des êtres humains, et cela revigore. Quelle abnégation de soi chez ces femmes, quelle dignité ! Elles ont toutes fini par dire l’indicible sans verser ni dans le morbide, ni le dramatique, mais avec humour, et beaucoup d’intelligence tant émotionnelle que cognitive, faisant bien attention, à ne pas transformer ces groupes de parole en psychodrame, ingérable. L’objectif, ont-elles bien compris n’étant pas de se faire revivre des drames, mais dire, pour faire le deuil, et pouvoir émotionnellement continuer à vivre et non à survivre, encombré dans la tête, par ces émotions qui n’avaient pas encore pu être vidées.
Je voudrais terminer par un autre témoignage. Je sais que beaucoup de Guadeloupéens, très bien intentionnés, avec des compétences dont Haïti, bénéficieraient grandement, ont eu peur de faire le déplacement. Je peux aujourd’hui, témoigner qu’il y a certes du danger en Haïti, pas plus, pas moins qu’en Guadeloupe ou ailleurs.
Par contre, (et sans rentrer dans une politique politicienne), là où beaucoup d’instances et de forces vives ont accompli de très belles et honorables actions et sont pour la plupart déjà reparties du pays, l’Église continue son travail de fourmi, dans la discrétion et avec autant de force et de conviction qu’au lendemain de la catastrophe. Et cela tous les Haïtiens le savent. C’est pour cela qu’un religieux ou une religieuse sont reconnus comme des figures emblématiques, donc avec le plus profond respect. Il en est ainsi des personnes qui sont accompagnées par un religieux, ou qui interviennent de la part de l’Église.
S’il serait insensé de dire que beaucoup d’haïtiens ont retrouvé la joie de vivre, on peut s’autoriser à faire une analyse subjective. Une très grande partie de cette population vivait déjà depuis des décennies dans un état de pauvreté inhumaine, physiquement mais aussi psychologiquement. On peut donc difficilement parler là de recommencer, après le séisme, à bien vivre, pour cette tranche de la population qui n’a jamais su ce que cela voulait dire.
Mais si je m’autorise à faire une analyse psychologique (en les ayant vu fonctionner sur place, des années avant le séisme, et aujourd’hui, après le séisme) je dirais que beaucoup d’entre eux vivaient leur souffrance morale physique et leur pauvreté, dans l’isolement et dans la honte de mendier. Aujourd’hui leur souffrance est reconnue et légitimée par le monde entier.
Quelqu’un qui n’avait plus l’espoir qu’on le reconnaisse et qu’on le voit comme un être humain, sait désormais qu’avant, lorsqu’il tendait la main pour mendier, on pouvait le regarder avec dédain, ou le nier en tournant la tête, aujourd’hui ce sont les autres qui lui tendent la main. Et cela est salvateur.
Ce séisme, au-delà de l’aspect dramatique et catastrophique, n’aurait-il pas aussi permis de lever le voile sur une souffrance vue et connue de tous, mais que beaucoup d’entre nous vivait, à la longue, dans une parfaite indifférence ?
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