« Depuis quelques temps nous constatons que certains de nos compatriotes
tiennent sur les ondes et à l’écran, dans la rue et autres lieux publics, des
propos xénophobes, de mépris et d’exclusion vis-à-vis de certains groupes
humains de notre archipel et de notre région […]
Reconnaissons que comme dans tout pays :
L’immigration doit être régulée et harmonisée […] Qu’il est dangereux de
penser que l’on ne doit accueillir que ceux qui peuvent nous enrichir et
Que le comportement de certains individus ne doit pas justifier un rejet
global de tout un groupe humain.
Par ailleurs la lutte contre le chômage et l’insécurité ne peut être le
prétexte d’aucune dérive raciste […]
Alors, à cause
De notre baptême,
De l’Evangile
Du « Notre Père » que nous disons chaque jour,
Nous disons Non au racisme, à l’exclusion et à la violence entre frères.
Nous disons Oui à l’accueil, au
partage et au dialogue dans la recherche du bien de tous et de chacun
[…]
De quand, ce document ? C’est un appel de la commission « Justice et
Paix » du début de l’année 2002 !
23 /01/2002, on pouvait lire :
…« Aujourd’hui, face à une campagne de propos incontestablement
injurieux et porteurs de violence, Evêque de Basse-Terre et Pointe-à-Pitre, je
reprends à l’adresse de notre peuple le cri du Pape : “Plus jamais cela!”
Même pour ce qui serait une « défense de nos intérêts », j’appelle à
rejeter tout racisme et à préférer la fraternité »…
A n’en pas douter, à quelques nuances près, ces deux textes sont encore
d’une tragique actualité au point qu’ils pourraient être republiés aujourd’hui,
sans presque y rien changer…
Face au phénomène alarmant de l’immigration clandestine et à ses effets
pervers, personnalités politiques, organisations citoyennes, simples
particuliers y vont de leurs déclarations indignées, de leurs propositions plus
ou moins convaincantes et responsables.
Mais comment expliquer l’exacerbation de beaucoup de nos concitoyens ? Pourquoi
cette hostilité persistante, voire ce racisme, à l’égard de «nos frères »
haïtiens ou dominiquais ?
Pourquoi les appels antérieurs des Autorités morales et religieuses
n’ont-ils guère été suivis d’effet, semblent restés « lettre morte » ?
Comment telle radio privée peut-elle déverser quotidiennement, sans
discernement, ses flots d’informations incontrôlées, de propos racistes, de
calomnies et d’injures, sans que le CSA intervienne pour faire respecter la loi
républicaine ?
Tout ceci, pour peu que nous soyons épris de justice et soucieux de
comprendre le sens et la portée des événements que nous vivons, devrait nous
interpeller.
De quels facteurs socio-politiques, de quels mécanismes inconscients,
peut-être même de quels motifs inavouables, les crispations d’aujourd’hui
sont-elles la regrettable et injustifiable expression ?
Il n’est pas dans notre intention de nous étendre sur la situation
sociale et politique qui affecte au premier chef l’île d’Haïti, mais aussi
Saint-Domingue et, plus près de nous, la Dominique. Nous sommes généralement
informés de l’extrême pauvreté qui
règne dans ces pays, au regard desquels les départements français
d’Amérique, et la Guadeloupe en particulier, font figure d’Eldorado ! Rappelons
seulement pour mémoire la situation de terreur qui règne en Haïti, l’état de
quasi guerre civile, la condition infra-humaine d’une grande majorité de ses
ressortissants, encore aggravée par une succession impressionnante de
catastrophes naturelles.
Comment échapper à une pareille
« malédiction » ?
Comment d’autre part passer sous silence les conditionnements
historiques, la rançon de 150 millions de francs or imposée par la France à la
jeune République indépendante ; l’occupation américaine (1915-1934) ; le régime
duvaliériste, les coups d’état successifs, et aujourd’hui, le rôle joué par les
« grandes puissances », particulièrement la France et les Etats-Unis ?
Nous croyons que la France, de par ses responsabilités historiques, a
l’obligation morale de réparer les injustices anciennes en participant de
manière exemplaire au rétablissement de la démocratie et au développement de
son ancienne colonie.
Est-ce bien le sens de son intervention?
Quoi d’étonnant à ce que ceux qui sont privés dans leur pays des
garanties les plus élémentaires soient tentés d’émigrer par tous les moyens, au
prix d’une exploitation éhontée et trop souvent hélas ! au péril de leur vie,
comme la succession des tragédies récentes en sont la dramatique illustration ?
Et pour ceux qui arrivent à s’en sortir, de quelles souffrances, de
quelles humiliations, de quelles violences, de quel mépris ne sont-ils pas l’objet ?
Car beaucoup trouvent intérêt à ce commerce humain, visage moderne de
l’esclavage, qui implique aussi bien des Etats – (ainsi la Dominique taxe-t-elle
fortement ceux qui transitent sur son sol) – que les compatriotes de ces
malheureuses victimes, organisateurs du trafic, des passeurs, des souteneurs,
des exploiteurs en quête de main-d’œuvre à bon compte, des « marchands de
sommeil », gens d’ailleurs, mais trop souvent aussi, hélas ! gens de
chez nous !
Combien sont-ils ces immigrés clandestins qui mettraient en péril la société
et l’économie guadeloupéenne? Les chiffres les plus fantaisistes ont circulé.
L’INSEE fait état de 27.000 immigrés en situation régulière, dont 12.433
Haïtiens, 6.805 Dominiquais et 2.397 Dominicains. Les Haïtiens en situation
irrégulière seraient au nombre de 3000 selon le Service d’immigration de la
Préfecture.
La Guadeloupe qui compte 444.000 habitants est donc bien loin d’être
submergée, mais on voit bien aussi comment l’exploitation médiatique, que
caractérisent trop souvent le superficiel et le sensationnel, loin d’inviter à
l’analyse et à la réflexion, peut amplifier un phénomène, favoriser les rumeurs
les plus fantaisistes et contribuer à alimenter un climat d’inquiétude, de
méfiance et d’hostilité.
Quelles sont les réactions des Autorités face au problème ?
Il a beaucoup été question ces derniers temps de la petite guerre des
déclarations entre la ministre de l’Outre-mer et le président du Conseil
Régional, l’une faisant valoir que « la lutte contre l’immigration clandestine
est une priorité de ce gouvernement » et rappelant l’augmentation sensible du
nombre de reconduites à la frontière, l’autre estimant que les déclarations de
Mme Girardin sont «une véritable insulte aux élus locaux et à la population de
la Guadeloupe » et affirmant que « les collectivités locales de la
Guadeloupe sont disposées à consentir des efforts financiers importants pour
mettre à la disposition de l’Etat des moyens matériels de contrôle aux
frontières ». (France-Antilles des 05-06 et 11/02/05).
Au-delà des querelles de façade, tout le monde s’est félicité du
« consensus » sur la question de l’immigration clandestine lors de la
réunion du 28/02/05 entre les élus et les représentants de l’Etat où il a été
question :
- de la modification de certaines dispositions législatives (article 78-2 du code de procédure pénale) pour faciliter les interpellations et les reconduites à la frontière.
- pour la détection des fraudes
.
-
de révision du droit d’asile
- d’achat par la collectivité régionale de deux vedettes pour surveiller
les côtes
-
de coopération judiciaire avec l’Etat voisin de
la Dominique…
Même si cet échange de vues a pu être utile, on peut légitimement
s’interroger sur la portée concrète de telles assemblées qui n’ont aucun
pouvoir de décision et mélangent allègrement
les plans et les niveaux de responsabilité !
Elles soulignent en revanche, sinon l’impuissance, du moins le peu de
pouvoir des instances régionales et départementales face à des problèmes qui
concernent pourtant au premier chef la Guadeloupe et les Guadeloupéens.
C’est au gouvernement français qu’il revient de prendre les initiatives
et les décisions qui s’imposent. Le Conseil
Régional n’a d’autre alternative que de se rallier à cette perspective. Tout au
plus peut-il insister pour que le gouvernement intervienne auprès des Etats de
la Région et mette tout en œuvre, tant sur le plan diplomatique que politique
et économique, pour que soit mis un terme à
une situation scandaleuse et lourde de conséquences.
Quelles sont, compte tenu de ses
prérogatives, les propositions spécifiques du président du conseil Régional ?
(Rapport au Conseil Régional réuni le 10/02/05)
- La réunion d’un Congrès
des deux assemblées pour « une action de mobilisation politique et citoyenne
».
D’abord prévu dans l’urgence, il
a été reporté au mois d’Avril.
- Un engagement à financer « l’achat
d’embarcations rapides, tout comme les études nécessaires à l’installation
éventuelle de radars »…
Mais appartient-il vraiment à la
Région d’engager de pareilles dépenses au moment même où elle déplore le très
lourd déficit laissé en héritage ?
- Une « politique d’intégration et d’accueil des immigrés »
- « La lutte contre toutes les formes d’intolérance pour promouvoir l’égalité des droits… »
Même si quelques-unes de ces idées ne manquent pas d’intérêt, force est
de reconnaître qu’il s’agit, pour le moment, de vœux pieux !
Face à la renaissance du climat de racisme et de xénophobie, des
organisations citoyennes, de simples particuliers ont fort heureusement pris
l’initiative d’alerter l’opinion et d’interpeller les responsables politiques
et administratifs. Cependant, si nécessaires que soient ces initiatives, elles
se limitent trop souvent à des pétitions de principe, sans prendre en compte
les raisons de l’écho favorable que les positions populistes, démagogiques et
racistes rencontrent auprès de certaines catégories de la population. Il ne
suffit pas de proclamer « Honneur et Respect aux Damnés de la Terre », de même
qu’il ne suffit pas d’en appeler à la charité chrétienne et aux valeurs de
l’Evangile pour être entendu.
Comment expliquer cette hostilité larvée, cette résurgence cyclique du
racisme à l’égard des ressortissants d’ Haïti, de Saint-Domingue ou de la
Dominique ?
Pourquoi, en pleine église d’un quartier populaire de Pointe-à-Pitre, un
chrétien s’empare-t-il du micro pour répondre au prêtre qui s’efforçait de
sensibiliser les fidèles au problème des immigrants ?
Il y a sans doute à cela des causes
« immédiates » qui sont de l’ordre du vécu, d’une réalité qu’il serait injuste et irresponsable de passer sous silence ; et d’autres qui touchent à notre histoire, notre statut et notre situation économique et sociale.
Les causes immédiates, c’est l’inquiétude réelle d’un nombre non
négligeable de Guadeloupéens, surtout parmi le petit peuple, le plus
directement en contact avec les immigrés et le plus directement exposé aux
difficultés créées par une situation incontrôlée.
-
On connaît les problèmes suscités par la
concurrence entre
immigrés et autochtones sur
le marché de Bergevin…
-
On ignore que dans certaines classes d’une
école primaire
d’un quartier populaire de Pointe-à-Pitre, l’écrasante majorité des
enfants est d’origine immigrée, que l’institutrice laissée à elle-même, mal
préparée à la prise en charge de jeunes élèves qui ne maîtrisent pas la langue
française, et en butte à l’hostilité agressive de certains parents, se retrouve
tout à fait désemparée…
-
Est-il vrai que dans certains services, et en
particulier la maternité du CHU, les ressortissants étrangers sont en très
grand (trop grand ?) nombre ?
- Est-il vrai encore que des cases essaiment de façon anarchique
n’importe où dans certaines
régions de la Grande-Terre ?
-
Que des « agriculteurs » utilisent des produits
prohibés afin d’obtenir de « beaux légumes » qu ‘ils se gardent de consommer
eux-mêmes?
- Que des terres attribuées par la
SAFER sont sous-louées en toute illégalité ?
- Que des travailleurs immigrés
sont utilisés de nuit dans les champs de canne ?…
-
Que des parcelles « squattées » de la forêt
domaniale dans les hauteurs de Goyave sont confiées par des individus sans
scrupules à des Haïtiens chargés de les défricher pour être ensuite récupérées
au bénéfice des exploiteurs ?
- Il y a aussi l’étalage et le
développement inquiétant de la prostitution dont le sida n’est pas la moindre
des conséquences !…
Voilà ce qui se dit, voilà ce
qui se vit !
Il ne s’agit évidemment pas de chercher à « accabler » les immigrés qui
sont avant tout des victimes, mais de comprendre les raisons du climat
d’hostilité qui se développe et dont certains sont très habiles à tirer parti,
comme en témoigne la pétition qui circule avec un réel succès dans toutes les
catégories de la population.
Il s’agit aussi et surtout de mettre les différents services
administratifs (Education, Santé, Agriculture, Contrôle Sanitaire, Eaux et
Forêts…) devant leurs responsabilités. A ne pas exercer avec la plus grande
rigueur et la plus grande vigilance leur pouvoir de contrôle, d’organisation,
d’orientation, ils se rendraient gravement coupables.
Enfin, il faut oser aller aux causes profondes
Comment se fait-il que les Guadeloupéens qui eux-mêmes, par dizaines de
milliers, ont connu les affres de l’expatriation aux temps du BUMIDOM et
continuent à aller chercher fortune en métropole, se montrent si peu
accueillants à leurs frères caribéens ?
Il y a certes le marasme économique, le chômage, la précarité… mais cela
n’explique pas tout.
En réalité, il semble bien que la Guadeloupe soit malade d’elle-même,
malade de son passé, de son présent,
sans vouloir, sans pouvoir et sans aucune perspective d’avenir… Alors,
pour éviter de se voir telle qu’elle est, elle se cherche des boucs émissaires…
Malade de son passé ?
C’est Jacques Canneval qui dans
l’éditorial de « Sept Magazine » (n° 1334 du 3/2/05) écrit ceci : « … certains Guadeloupéens semblent nourrir une
haine farouche des Haïtiens. Il est aisé d’affirmer qu’il s’agit là d’un
comportement tissé dans la complexité coloniale. Le paysan haïtien, notre frère
ou notre cousin, nous tend une image que nous ne voulons pas voir tant celle-ci
nous renvoie à notre condition misérable que nous pensions surmontable par
l’accumulation matérielle… comportement pathologique… trouble de l’esprit qui
peut conduire à des situations de violence extrême »…
On refuse donc de se voir dans le miroir de l’autre comme si on avait
peur de s’y reconnaître. Nier l’autre pour se donner l’illusion d’exister ?
Malade de son présent ?
Malade socialement, politiquement, moralement, spirituellement… Où sont
passées nos valeurs ? Quand on ne se respecte pas soi-même, comment alors
respecter l’autre ?
Population d’assistés qui s’inquiète sans doute de devoir partager ?
Population dépossédée, décervelée, sans volonté, sans autre projet que de
jouir, de consommer toujours plus, comme ces êtres enrobés de mauvaise graisse
qui se complaisent dans leur état ?
Conduites suicidaires, dans le rapport au travail comme sur la route ?
Effets pervers d’un système où l’homme, entretenu dans l’oisiveté,
refuse des travaux qu’il juge indignes de lui, mais n’accepte pas que d’autres
s’en accommodent ?
Que faire ?
II est urgent d’agir, de prendre ses responsabilités, à tous les niveaux
de l’échelle sociale, chacun à sa place et dans son ordre, pour trouver la
parade aux maux qui nous caractérisent, s’attaquer aux causes immédiates comme
aux causes profondes, d’ordre politique, économique, social, culturel… Que les
responsables politiques ne se gargarisent pas de belles paroles, mais
affrontent les vrais problèmes de manière démocratique, avec réalisme et
modestie ; que l’opinion publique se fasse entendre, qu’elle ne cède ni aux
sirènes de la démagogie ni à celles de la xénophobie et du racisme.
En ce qui concerne l’Eglise, une des grandes forces porteuses
d’espérance, s’il est bon et nécessaire que les autorités morales et
religieuses rappellent les grands principes, les déclarations solennelles ne
sauraient suffire ; il faut que les chrétiens se mobilisent ; il y a urgence à
développer et approfondir le travail à la base, travail patient de formation,
de conscientisation, de responsabilisation. Avec ses mouvements, ses groupes,
ses petites communautés, l’Eglise est peut-être la mieux placée pour donner à
la Guadeloupe et aux Guadeloupéens ce « supplément d’âme » dont
ils ont si grand besoin.